Nous sommes des êtres d’impatience

Nous sommes des êtres d’impatience. Nous voudrions brûler les étapes mais la vie a sa propre horloge: les semaines, s’écoulent, puis les mois, presque une année avant d’entrer en gésine. Le temps nécessaire à la première gestation, celle qui nous inspire et interroge notre esprit tourné vers les étoiles.

   En 2015 j’avais réalisé “Evolution 1”, c’était ma période “mosaïque” ou “vitraux” où des formes se côtoyaient comme dans une vie cellulaire. J’avais écrit “Des formes étranges se déploient dans un ballet où chacune dépend des autres: comme des traces d’une vie stellaire et les prémisses d’une nouvelle vie.” Je ne mesurais pas alors l’écho des évolutions scientifiques sur mon cheminement artistique, je créais d’instinct, spontanément.

   Et puis, rien… Pas de suite pour ce qui semblait pourtant inaugurer une série. Suspension, couvade…

   Je suis à l’affût de toutes les surprises de la vie. A partir de l’année 2019 j’ai produit des toiles où le déploiement de la vie cellulaire était patent. Je suis modestement les avancées de certains chercheurs sur la vie autonome des cellules, et les récentes découvertes d’un de ces laboratoire m’ont inspirée: j’ai pu voir un champignon déployer des efforts pour contourner des obstacles et développer des stratégies qu’il a pu transmettre. Quand les chercheurs découvrent des gènes humains contenus dans une plante vieille de plusieurs dizaines de millions d’années, que les frontières entre le monde végétal et le monde animal se révèlent minces, nous sommes invités à repenser notre place dans l’univers. 

   Un des fils directeurs de ma pensée se réfère à l’infiniment grand et l’infiniment petit que Blaise Pascal nous invite à méditer : là où la philosophie, la spiritualité et la science se rencontrent, toutes ouvrant des fenêtres sur des vérités. Cette même quête de lumière pousse l’artiste à abolir les frontières entre des mondes a priori éloignés : non seulement il participe à cette élévation de l’esprit et au dépassement des contingences mais il est membre de cette communauté humaine qui cherche des réponses aux secrets de la vie. Et comme les étoiles- dont nous naissons et vers lesquelles nous retournons- sont pour un temps trop loin de nous, nous découvrons dans nos œuvres ce que nous ne pensions pas y avoir déposé ou du moins pas dans le même univers. C’est ainsi que- imprégnée de ces avancées sur la communication intercellulaire, je ne devinais pas en créant cette série « Evolution » en 2019 avoir focalisé sur le plus petit monde qui nous occupe, celui de notre propre naissance : plusieurs de ces toiles retracent en effet fidèlement la multiplication et le déploiement cellulaires durant les neuf mois de ce maeström de cellules en fête. Quand la vie se déploie dans la conche maternelle… Ce que ma main traçait, je n’en soupçonnais pas la portée- oh la jolie tentation langagière, laissons vivre les mots…

    C’est ainsi que les promesses se réalisent quelques années après et prennent sens, mais il est vrai qu’en termes d’art l’espace-temps est bousculé, donc c’était hier ou demain. Qu’importe, inscrits dans le réel, nous nous en échappons dans une rêverie fondatrice pour que l’oeuvre à son tour nous échappe.

   Mais voici que je m’envole, il est temps de retourner à l’atelier et de couvrir les toiles d’enduit généreux pour y déposer des choses insoupçonnées.

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